Repenser l’université, entrevue avec Michel Seymour

Seymour

Michel Seymour est professeur de philosophie à l’UdeM. Son nouveau livre, Une idée de l’université. Propositions d’un professeur militant, est une contribution engagée au débat sur l’éducation supérieure au Québec. Il sera disponible le 5 février, juste à temps pour le Sommet sur l’enseignement supérieur.

Quartier Libre : Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre qui prend position en faveur de la gratuité scolaire ?

Michel Seymour : Le printemps érable est arrivé comme quelque chose d’inespéré. Il a fait renaître des espoirs enfouis en moi, je me suis complètement identifié à la lutte. Augmenter les droits de scolarité signifiait, pour moi, défoncer le modèle social-démocrate québécois. En mai, j’ai écrit un article dans Le Devoir, intitulé «John Rawls contre la conception entrepreneuriale de l’Université.» Il a provoqué un grand retentissement. C’est à partir de ce moment que m’est venue l’idée d’écrire ce livre.

Q. L. : Comment la philo peut-elle nous aider à penser ou à repenser notre modèle d’éducation supérieure ?

M. S. : Je suis très influencé par le philosophe américain John Rawls. Alors, j’ai voulu faire parler sa pensée, très abstraite, dans le contexte concret de notre société. Je suis parti de l’un de ses principes fondamentaux : celui de la juste égalité des chances (voir encadré), qui s’incarne parfaitement dans le système d’éducation. Pour le respecter, il faut avoir un système éducatif universellement accessible, quelles que soient les origines de classe et les conditions économiques. Or, comme je le démontre dans mon livre, les droits de scolarité nuisent à l’accessibilité. C’est prouvé que les enfants de familles aisées vont à l’université dans une plus grande proportion que ceux des familles plus pauvres.

Q. L. : Dans votre livre, vous réfutez l’idée de moduler les droits de scolarité selon le domaine d’étude, en fonction des coûts de la formation et des perspectives de revenus. Pourquoi êtes-vous contre cette idée partagée par le recteur de l’UdeM, Guy Breton, et le Parti libéral du Québec ?

M. S. : Non seulement les frais de scolarités constituent un frein, mais des frais de scolarité encore plus élevés pour certaines disciplines, comme la médecine, réserveraient ces domaines aux personnes issues de milieux aisés. Les droits de scolarité, c’est injuste ; les droits de scolarité modulés, c’est encore plus injuste.

Q. L. : Le chroniqueur de The Gazette Henry Aubin a récemment proposé de créer un système universitaire à deux vitesses. Il y aurait d’un côté des universités d’excellence et de recherche aux droits de scolarité élevés, comme McGill et l’UdeM, et de l’autre des universités, comme l’UQAM et Concordia, qui offriraient une formation abordable. Qu’en pensez-vous ?

M. S.: C’est une idée complètement farfelue et absurde. Il est scandaleux de vouloir séparer les universités comme ça. Dans mon livre, j’explique que, si une hiérarchie entre les universités peut fonctionner aux États-Unis, au Québec, notre nombre d’universités est trop restreint. Toutes nos universités doivent donc remplir des fonctions de recherche et d’enseignement. Créer des divisions entrainerait plus de problèmes que de solutions. Par ailleurs, l’UQAM et Concordia font de la recherche dans des secteurs souvent non exploités par les universités traditionnelles.

Q. L. : Espérez-vous que votre livre puisse avoir un impact sur les décisions gouvernementales ?

M. S. : Il en aurait peut-être si nous étions dans une société ouverte aux intellectuels. Mais, si c’était le cas, nous n’aurions pas des débats de société comme celui que nous avons actuellement sur l’éducation. Un anti-intellectualisme très présent crée un rapport de force où les groupes de pression ont plus de poids. Et, c’est parce qu’il existe ce rapport de force que le gouvernement veut couper la poire en deux. Comme par hasard, le montant actuel des droits de scolarité serait la somme juste, et l’indexer permettrait d’arriver à un compromis. Cette solution est inacceptable, car elle présuppose que le montant actuel est juste, alors qu’il ne l’est pas. C’est un compromis purement politique. S’il y a un compromis à faire pour le moment, c’est le gel, mais en tant que solution lente vers la gratuité.

En revanche, c’est un débat qui va se poursuivre. Je pense que mon livre et les contributions de plusieurs autres intellectuels vont avoir un impact, mais à plus long terme.

Q. L. : Qu’attendez-vous du Sommet sur l’enseignement supérieur qui aura lieu les 25 et 26 février prochains ?

M. S. : Je pense qu’il ne faut pas tout miser sur ce Sommet. Il touche à des débats de société tellement importants que des rencontres périodiques et des groupes de réflexion doivent continuer par la suite. Si nous espérons arriver à une solution en deux jours, c’est perdu d’avance. Personnellement, je n’ai pas reçu d’invitation, et je n’ai pas cherché à en avoir. J’exprime mon point de vue dans mon livre et je vais pouvoir me manifester dans les médias. Ce sera ma façon de participer à la réflexion.

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LE PRINCIPE DE JUSTE ÉGALITÉ DES CHANCES

«Cette idée est en fait l’équivalent du principe d’accessibilité qui a été au coeur du débat sur les droits de scolarité », explique Michel Seymour dans son livre. Développé par le philosophe américain John Rawls, le principe de juste égalité des chances implique que fonder l’accès à l’emploi ou à l’éducation sur le mérite ne suffit pas pour atteindre l’égalité des chances. Il faut également neutraliser les effets des origines sociales.

L’État doit donc agir pour «empêcher que les différences socioéconomiques n’interviennent au détriment des moins fortunés», écrit M. Seymour. Pour cela, les pouvoirs publics doivent lutter contre les discriminations et les préjugés, mais également consacrer des ressources pour intervenir auprès des plus défavorisés afin de compenser les inégalités avec les autres.

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Paru dans Quartier Libre du 29 janvier 2013.

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